Travailler sur soi avant d’accompagner: est-ce indispensable?

par Fanny D'Avvocato | Août 6, 2026

Il y a une pensée qui arrête net beaucoup de femmes au moment de se lancer. « Qui suis-je pour accompagner les autres, alors que moi-même je n'ai pas tout réglé ? »

Si cette phrase te traverse, c'est plutôt bon signe. Elle montre que tu prends le métier au sérieux, que tu as compris qu'accompagner un être humain, ça engage. Mais la croyance qui se cache dessous est fausse, et elle te bloque pour de mauvaises raisons.

Il ne faut pas avoir tout réglé. Personne ne l'a. En revanche, il faut avoir fait son propre travail, et c'est très différent. Voici pourquoi cette distinction change tout.

Le mythe de l'accompagnante « réparée »

On imagine souvent qu'une bonne accompagnante serait une femme sereine, apaisée, ayant résolu ses blessures, une sorte de modèle achevé qui aurait fini son propre chemin avant de guider celui des autres.

Cette image est fausse, et elle est même contre-productive.

Je vais te le dire franchement, parce que je l'ai cru moi aussi. J'ai longtemps pensé que je n'étais pas assez bien, pas assez en règle avec moi-même, pour prétendre aider qui que ce soit. Sauf que cette croyance-là, « je ne suis pas à la hauteur », c'était précisément mon syndrome de l'imposteur, ma propre blessure qui parlait. Ce n'était pas une lucidité, c'était un symptôme.

La vérité, c'est qu'une personne « entièrement réparée », ça n'existe pas. Nos blessures ne s'effacent pas. Elles sont comme des cicatrices : elles restent. Une accompagnante sans faille, sans doute, sans histoire, serait d'ailleurs une mauvaise accompagnante, déconnectée de l'expérience humaine réelle. Ce n'est pas l'absence de blessure qui fait la qualité d'un accompagnement. C'est le rapport qu'on entretient avec elle.

Le vrai danger : accompagner depuis une blessure qu'on ne voit pas

Le problème n'a jamais été d'avoir des blessures. Le problème, c'est d'accompagner sans les connaître. Parce qu'une blessure qu'on ne voit pas ne reste pas sagement à sa place : elle agit, en silence, et elle contamine l'accompagnement.

Laisse-moi te raconter une histoire vraie, parce qu'elle dit tout. Une thérapeute accompagnait une femme depuis un moment. Un jour, cette femme lui annonce qu'elle a décidé de quitter son mari. Et là, la thérapeute, brutalement, lui dit qu'elle ne peut plus la suivre. Elle l'abandonne, du jour au lendemain, en plein milieu du chemin.

Pourquoi ? Parce que cette thérapeute portait elle-même une immense blessure d'abandon, jamais travaillée. La décision de sa cliente est venue appuyer pile sur cette blessure. Elle n'a pas supporté. Et sans même s'en rendre compte, elle a fait subir son propre trauma à la personne qu'elle était censée aider. Elle a reproduit l'abandon sur quelqu'un de vulnérable.

Voilà ce qui arrive quand on n'a pas fait son travail. On ne voit pas la personne en face : on se voit soi.

Une blessure qu'on n'a pas regardée ne disparaît pas. Elle attend, et elle finit par s'exprimer sur la personne qu'on était censée aider.

On projette ses peurs, ses désirs, ses angoisses. On oriente vers ses propres choix, ou on fuit les sujets qui nous touchent. C'est ce que j'appelle accompagner depuis son enfant blessé plutôt que depuis son adulte responsable.

Et ça prend des formes très concrètes. On glisse dans le rôle de la sauveuse, celle qui veut réparer l'autre pour se réparer elle-même. On tombe dans ces jeux relationnels où l'on passe, sans le vouloir, de sauveur à victime, où l'accompagnement devient un bras de fer entre deux personnes blessées. On rend la personne dépendante au lieu de la rendre libre. Rien de tout ça n'est de l'accompagnement. C'est de la confusion, projetée sur quelqu'un qui était venu chercher de l'aide.

Nous avons développé ce sujet dans un article complet. Lire l'article : « J'absorbe les émotions des autres : comprendre la porosité émotionnelle »

La bascule : non pas effacer sa blessure, mais la connaître

Puisqu'on ne peut pas effacer ses blessures, tout se joue ailleurs : dans le fait de les connaître assez pour les reconnaître quand elles s'activent.

C'est ça, la vraie compétence. Pas « je n'ai plus de blessure », mais « je sais où sont mes blessures, et je les vois arriver ».

Je te donne un exemple qui m'est arrivé, tout bête en apparence. J'accompagnais quelqu'un, et à un moment la personne parle de son chien, de la perte de son chien. Et d'un coup, je sens quelque chose monter en moi, une émotion trop forte pour la situation. Parce que moi aussi j'ai vécu ça, et que ça a résonné directement avec ma propre histoire.

La différence, c'est qu'aujourd'hui je le vois en direct. Je me dis, à l'intérieur : tiens, là, ce qui monte, c'est quelque chose à moi, ce n'est pas à elle. Et à cet instant précis, je peux le mettre de côté, revenir à la personne, et continuer à l'accompagner elle, sans lui imposer mon émotion. Si je n'avais pas connu ma propre blessure, je n'aurais pas vu ce qui se passait. J'aurais pu me mettre à pleurer, détourner la séance vers moi, ou fuir le sujet. La reconnaissance de ma blessure, c'est exactement ce qui m'a permis de rester à ma place.

Voilà la bascule. Une blessure inconsciente pilote à ton insu. Une blessure connue, tu la tiens. Elle est toujours là, mais c'est toi qui décides, pas elle.

Quand la blessure travaillée devient un outil

Il y a encore un cran au-dessus, et c'est ce qui rend ce métier si particulier. Une blessure qu'on a traversée et travaillée ne devient pas seulement gérable. Elle devient un instrument de justesse.

Parce que ce que tu as vécu, exploré, compris en profondeur, tu sais le reconnaître chez l'autre. Tu perçois, dans une hésitation, dans un mot, dans un silence, quelque chose qu'une personne qui n'a jamais traversé ça ne capterait pas. Ton vécu devient une carte. Tu es déjà allée dans ce territoire, tu en connais les pièges, les détours, les fausses sorties.

Je le vois dans mon propre travail en permanence. Tout ce sur quoi j'ai sué, mes mécanismes de contrôle, mon rapport à la légitimité, ma façon de me suradapter, aujourd'hui je le repère chez une femme en quelques minutes, parce que je l'ai connu de l'intérieur. Là où quelqu'un d'autre verrait une cliente « qui va bien », moi je sens la faille, parce que c'était la mienne. Ce n'est pas de la théorie apprise dans un livre. C'est du vécu transformé en perception.

C'est pour ça que je dis souvent que rien de ce que tu as traversé n'est perdu. Tes épreuves, une fois travaillées, ne sont plus des poids. Elles deviennent ta matière, ta finesse, ta capacité à comprendre vite et juste. Ta blessure d'hier devient l'outil qui aidera quelqu'un demain.

Pourquoi « je règle tout, PUIS je me formerai » ne marche pas

Face à tout ça, une objection revient : « d'accord, alors je vais d'abord travailler sur moi, toute seule, et quand j'aurai fini, je me formerai. » Ça part d'une bonne intention. Mais ça ne fonctionne pas, et pour une raison précise.

D'abord parce qu'on ne « finit » jamais. Attendre d'avoir tout réglé, c'est attendre un jour qui n'arrivera pas. Tu peux passer dix ans à te préparer et ne jamais te sentir prête, parce que le sentiment d'être prête ne vient pas avant. Il vient en faisant.

Ensuite parce que le travail sur soi « dans le vide », sans cadre et sans cap, tourne vite en rond. On rumine, on analyse, on comprend intellectuellement des tas de choses sur soi, et rien ne bouge vraiment, parce qu'il manque le mouvement, l'engagement, le miroir d'un projet concret. J'ai vu tellement de femmes rester bloquées des années dans ce « je me prépare encore ». À enchaîner les lectures, les stages, les formations, en attendant d'être enfin légitimes. Et cette légitimité ne venait jamais, parce qu'elles la cherchaient au mauvais endroit, à l'extérieur, dans un diplôme de plus, alors qu'elle se construit à l'intérieur, en avançant.

La peur, elle non plus, ne disparaît pas avant. Elle fait partie de la vie, aucune décision importante ne se prend sans elle.

Celles qui se lancent ne sont pas celles qui n'ont plus peur. Ce sont celles qui y vont malgré la peur.

 

Le « puis je me formerai » est donc souvent, sans qu'on le voie, une façon élégante de ne jamais commencer.

Nous avons développé ce sujet dans un article complet. Lire l'article : « Devenir coach quand on est hypersensible : frein ou atout ? »

Se former et se transformer en même temps

La bonne voie n'est pas « d'abord me réparer, ensuite apprendre ». C'est les deux ensemble, dans le même mouvement. Et c'est même là que se produit la vraie magie.

Ce que je vois chez les femmes en formation, c'est ça, tout le temps. Elles apprennent un outil, une notion, un mécanisme, et au moment même de l'étudier, elles le reconnaissent dans leur propre histoire. « Mais attends, c'est exactement ce que je fais avec ma mère. » « C'est pour ça que je réagis comme ça avec mon conjoint. » Elles apprennent à accompagner et elles se découvrent, dans le même geste. L'outil n'est pas resté théorique, il s'est incarné sur elles d'abord.

Et cette double expérience produit quelque chose qu'une formation seulement théorique ne produira jamais. La future coach ne récite pas ce qu'elle a lu : elle transmet ce qu'elle a vécu. Quand elle expliquera un mécanisme à une cliente, elle le fera depuis l'intérieur, parce qu'elle l'a traversé pendant sa propre formation. Elle sait ce que ça fait, elle sait où ça coince, elle sait ce qui débloque. C'est incomparablement plus juste, et plus incarné.

C'est aussi comme ça qu'on construit une vraie légitimité, pas celle d'un titre accroché au mur, mais celle qui vient de l'avoir fait sur soi. Une formation sérieuse à l'accompagnement n'enseigne donc pas seulement des techniques : elle te transforme en même temps qu'elle te forme. Ce n'est pas une option, c'est le cœur du métier.

En résumé

Tu n'as pas besoin d'avoir tout réglé pour accompagner, ce serait impossible et même contre-productif. Ce qui compte, ce n'est pas d'être sans blessure, c'est de connaître les tiennes assez pour les voir agir et ne plus les projeter sur les personnes que tu accompagnes.

Une blessure inconsciente contamine l'accompagnement. Une blessure connue se maîtrise. Et une blessure vraiment travaillée devient une finesse de perception, un outil de justesse. C'est pour ça qu'on ne se répare pas « avant » de se former : on se transforme en se formant, et c'est ce double mouvement qui fait les accompagnantes solides et légitimes.

Cet article fait partie de notre guide complet : Devenir coach ou praticien de l'accompagnement.

Questions fréquentes

Faut-il avoir réglé tous ses problèmes avant de devenir coach ?

Non, et c'est même impossible : personne n'a « tout réglé », et une accompagnante sans aucune blessure serait déconnectée de l'expérience humaine. Ce qui compte, ce n'est pas l'absence de blessure, c'est de connaître les siennes assez pour les reconnaître quand elles s'activent, et ne pas les projeter sur les personnes accompagnées.

Peut-on accompagner les autres si on a encore des blessures ?

Oui, à condition de les avoir travaillées et de les connaître. Une blessure inconsciente pilote à ton insu et contamine l'accompagnement. Une blessure connue, tu la vois monter et tu peux la mettre de côté pour rester à ta place. C'est le rapport à la blessure qui compte, pas sa disparition.

Pourquoi le travail sur soi est-il indispensable pour accompagner ?

Parce que sans lui, on accompagne depuis ses propres peurs sans le voir. On projette, on oriente vers ses choix à soi, on fuit les sujets qui nous touchent, on glisse dans le rôle de sauveur. Le travail sur soi permet de rester un guide clair au lieu d'un enfant blessé qui accompagne pour se réparer à travers l'autre.

Est-ce que je dois faire une thérapie avant de me former au coaching ?

Ce n'est pas une obligation, et attendre d'avoir « fini » un travail personnel avant de se former mène souvent à ne jamais commencer. Une formation sérieuse à l'accompagnement inclut un travail sur soi intégré au parcours : tu te transformes en même temps que tu apprends, ce qui est souvent plus puissant qu'un travail solitaire sans cadre.

Mes blessures peuvent-elles devenir une force pour accompagner ?

Oui, c'est même l'un des grands retournements de ce métier. Une épreuve traversée et travaillée te permet de reconnaître chez l'autre ce qu'une personne qui ne l'a jamais vécu ne capterait pas. Ton vécu devient une carte du territoire : tu en connais les pièges et les sorties. Rien de ce que tu as traversé n'est perdu.

Combien de temps de travail sur soi faut-il avant de pouvoir accompagner ?

Il n'y a pas de durée à atteindre, parce qu'on ne « finit » jamais ce travail. La vraie question n'est pas « depuis combien de temps je travaille sur moi », mais « est-ce que je connais mes mécanismes et est-ce que je les vois agir ». C'est une lucidité et un engagement continus, pas un cap à franchir une fois pour toutes.

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