J’absorbe les émotions des autres: comprendre la porosité émotionnelle

par Fanny D'Avvocato | Juin 2, 2026

Tu sors d'un café avec une amie. En arrivant, tu allais bien. En repartant, tu es plombée, et son problème à elle tourne dans ta tête comme s'il était le tien.

Tu passes la porte du travail et, en quelques minutes, tu as capté l'humeur de toute l'équipe. La tension d'une réunion reste collée à toi des heures après qu'elle soit finie.

Et voilà le piège que personne ne te dit : ce ne sont jamais des ennemis. C'est là toute la difficulté. Ce sont des gens que tu aimes bien. Tu rentres chez toi et tu te dis : je ne comprends pas, ce sont des amis, et je suis épuisée. J'ai vécu ça pendant des années.

Tu dis souvent « je suis une éponge ». Tu as raison. Mais une éponge, ça finit toujours par être saturée. Ce que tu vis a un nom précis, la porosité émotionnelle, et le comprendre, c'est le premier pas pour arrêter de le subir.

Empathie, contagion, porosité : ce n'est pas la même chose

On mélange trois choses. Les distinguer change déjà beaucoup.

L'empathie, c'est comprendre ce que ressent l'autre tout en restant toi. Et j'insiste là-dessus, parce qu'on finit par la présenter comme un défaut : l'empathie est une qualité. L'absence totale d'empathie, ça porte un nom en psychologie, et ce n'est pas un compliment.

La contagion émotionnelle, c'est attraper brièvement l'émotion ambiante. Tout le monde la vit : on bâille quand quelqu'un bâille, on rit dans une salle qui rit, on se tend dans une foule tendue. C'est normal, et c'est passager.

La porosité émotionnelle, c'est quand cette contagion ne s'arrête plus. L'émotion de l'autre entre, et elle reste. Quelques heures plus tard, tu ne sais même plus dire ce qui t'appartient.

Je vais te donner la frontière exacte, telle que je la vis aujourd'hui. Quand je regarde un film et que quelqu'un tombe, que quelqu'un souffre, ça me touche. Ça résonne dans mon émotionnel, ça fait réagir mon miroir corporel. C'est parce que je suis vivante que je vibre avec la personne. Mais ça ne m'envahit pas. Ça ne remet pas en question qui je suis.

Quand je choisis d'être en connexion avec quelqu'un qui souffre, c'est moi qui choisis. Être envahie, c'est quand la personne prend possession de toi. Et que tu la laisses faire.

Voilà toute la différence, et elle tient en un mot : le choix. Aujourd'hui, quand quelqu'un essaie de m'amadouer, de me culpabiliser, ou joue la victime pour m'attraper, ça ne marche plus. Pas parce que je suis devenue dure. Parce que j'ai appris à avoir du recul sur moi-même et que je ne suis plus fusionnée avec la personne en face. Je peux la regarder depuis un pas de côté et décider : oui, ça me touche, ça touche mon corps, mais ça ne m'ébranle pas. Ou : cette personne est en train de jouer un jeu, et je n'y participe pas.

Tu n'es donc pas « trop empathique ». L'empathie n'épuise pas. C'est la porosité qui épuise.

Pourquoi tu absorbes : le mécanisme réel

Ça te semble involontaire. Parce que ça l'est. Et il y a deux choses à distinguer là-dedans, parce qu'on les confond tout le temps.

Le capteur, tu ne l'as pas fabriqué. Tu es née avec. Ton système capte plus de signaux que la moyenne et les traite plus profondément. Un micro-changement de voix, un regard qui se détourne, un silence : là où d'autres ne perçoivent rien, toi tu reçois une information complète.

Moi, j'ai toujours vécu comme si j'étais derrière une caméra. Enfant, je captais déjà les ambiances. Je captais quand c'était dangereux, quand c'était malsain, quand ce n'était pas bon. Je scrutais les ambiances familiales en permanence, si c'était bien ou si ça n'allait pas. J'ai toujours fait ça, malgré moi. Je ne sais même pas comment je faisais.

Ce que tu as appris, en revanche, c'est de te fermer. Et c'est là que ça se joue. J'étais sensible, donc je me protégeais, donc je me coupais de mon émotionnel. Sauf que ce n'était pas de la protection : c'était un retrait total du monde, parce que tout me paraissait difficile. Et en même temps, je voulais tellement plaire, tellement être aimée, tellement qu'on m'intègre, que je faisais exactement l'inverse de ce qu'il fallait.

Le capteur n'est pas le problème. La fermeture non plus, d'ailleurs : c'est la seule chose que tu savais faire.

Il y a une seconde mécanique, et elle est très concrète : on t'envahit parce que tu n'as pas posé de limites. Regarde comment ça se passe. Les collègues qui ne font que se plaindre, et toi tu écoutes, tu veux aider, tu donnes des conseils. Sauf qu'ils n'en ont rien à faire, de tes conseils. Les amis, pareil. La famille, c'est les pires : ceux qui exigent tout le temps de toi, qui te demandent ton avis et qui ne font jamais ce que tu dis.

Et toi, après ? Il ne reste rien. Tu ne dors pas, tu ne vas pas bien, et ça part en réaction en chaîne. Tu te sens la pigeonne de service. Parce que le jour où c'est toi qui as envie de parler, de t'exprimer, tu ne peux pas inverser le jeu. Soit ils ne t'écoutent pas, soit ils veulent te sauver et te dire quoi faire. On tourne en boucle dans les mêmes rôles : celle qui sauve, celle qui subit, celle qui accuse.

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Comment reconnaître que tu es en train d'absorber

La porosité agit dans ton dos. Apprendre à la repérer, c'est déjà reprendre un peu de pouvoir. Quelques signes concrets :

Une émotion monte en toi sans cause personnelle. Tu n'as aucune raison d'être anxieuse, et pourtant l'anxiété est là, juste après un échange avec quelqu'un.

Ton humeur bascule au contact de quelqu'un. Tu allais bien, tu croises une personne, et son état devient le tien en quelques minutes.

Tu portes longtemps après. La conversation est finie depuis des heures, mais tu la rejoues, tu en gardes le poids.

Et surtout, ce signe central : si on te demandait « là, tout de suite, qu'est-ce qui est vraiment à toi ? », tu ne saurais pas répondre. C'est exactement là qu'est le travail.

Maintenant, je vais te dire quelque chose qu'on ne lit jamais dans ce genre d'article. Ça m'arrive encore.

Récemment, dans mon métier de formatrice, qui est un degré au-dessus, parce qu'il y a beaucoup de monde, beaucoup d'émotionnel, beaucoup de gens blessés et ébranlés, j'ai encore été happée. Par des personnes qui n'avaient pas forcément de bonnes intentions, ou qui étaient dans la victimisation, ou dans la provocation. Malgré tout ce que j'ai travaillé, malgré les armures que j'ai mises, malgré toutes les prises de conscience.

Ça m'a fatiguée. Ça a atteint mon corps. Pas ébranlée, attention : aujourd'hui je suis stable à l'intérieur. Mais ça m'a pris mon énergie. Et je sais exactement pourquoi : parce que je m'étais remise à me justifier.

On avance, on répare énormément de choses. Mais on ne se guérit pas à cent pour cent. Il y a toujours des résidus.

La blessure d'origine ne disparaîtra jamais. Donc il faut rester vigilante. Manquer de vigilance, c'est reprendre sans le voir une posture qui n'est pas la bonne : celle qui sauve, celle qui subit, celle qui accuse. Et s'il reste un petit truc ouvert, c'est la porte ouverte à tout le reste.

Si tu retiens un seul signal d'alerte, prends celui-là : le jour où tu te surprends à te justifier, tu as déjà commencé à absorber.

La première chose qui change tout : «est-ce à moi?»

Quand on découvre la porosité, le réflexe est de chercher un bouclier, de se couper, de se blinder. Mais on ne peut pas filtrer ce qu'on ne distingue pas. Avant le bouclier, il y a une étape : apprendre à séparer.

Aujourd'hui, chez moi, c'est devenu un réflexe. Ça va tellement vite que je ne le vois même plus se faire. Mais au début, quand on ne sait pas, c'est un protocole, et il commence par le corps.

Dès qu'un mal-être monte, tu reviens dans ton corps et tu te poses ces questions, dans cet ordre :

Qu'est-ce que je ressens ? Où est-ce que je le ressens ? Qu'est-ce que j'ai fait juste avant ? Qu'est-ce qui s'est passé ?

C'est ça, mettre le doigt sur ce qui s'est réellement produit. Et ensuite tu tries. Est-ce que ce mal-être vient d'un besoin à moi qui n'est pas assouvi ? Est-ce qu'il vient d'une injonction, d'un truc qu'on m'impose ? Est-ce qu'il vient de quelque chose que je suis en train de faire et qui ne me correspond pas ?

Parce que « ça ne m'appartient pas », ça veut dire quelque chose de précis : ça ne vient pas de moi, de mon cœur. Ça vient de mes peurs. Et là, les vraies questions arrivent. À quelle peur je réponds ? À quelle injonction ? Pourquoi je m'inflige ça ? Pourquoi je ne m'autorise pas ça ?

Et si c'est une personne qui est en cause, le réflexe à ne surtout pas prendre, c'est de la désigner coupable.

Toujours revenir à soi. Jamais « c'est l'autre ».

La bonne question n'est pas « pourquoi cette personne est comme ça ». Elle est : pourquoi est-ce que j'ai encore laissé cette personne entrer ? Pourquoi a-t-elle encore de l'influence sur moi ? Qu'est-ce qu'elle allume comme blessure chez moi ? Qu'est-ce qu'elle me renvoie ? Et surtout : est-ce que j'ai vraiment envie de l'avoir dans ma vie, ou est-ce que je me force ?

C'est exigeant, je sais. Mais c'est la seule voie qui te sorte de la position de victime. Tant que le problème est chez l'autre, tu ne peux rien faire. Dès qu'il revient chez toi, tu redeviens actrice.

Pour aller plus loin sur le sujet, lire l'article « Apprendre à dire non sans culpabiliser quand on est hypersensible ».

En résumé

Tu n'es pas « trop sensible ». Tu as un capteur très fin, personne ne t'a appris à régler ce qui entre et ce qui reste dehors, et la seule protection que tu connaisses est de te fermer en bloc.

Chez les femmes que j'accompagne, il y a un moment précis où ça bascule. Ce n'est pas le jour où elles arrêtent de ressentir. C'est le jour où elles commencent à se voir faire. Où elles arrivent à dire : « en fait, là, j'étais en résistance, je voulais tout contrôler ». Même s'il reste du contrôle, elles le voient en direct. Elles ne sont plus dans le déni, ni dans l'accusation, ni dans la victimisation. Et elles comprennent qu'elles n'ont plus besoin de mon approbation ni de ma réponse, parce que ce sont elles qui cherchent, et qui trouvent.

C'est ce que j'appelle la translation. Ça y est : elles se sont réparées en tant qu'adultes. Les blessures resteront, elles pourront toujours retomber dedans, mais elles se verront en train d'y retomber. Parfois on y reste un peu. Mais ce que ça change, c'est immense :

Ne plus être victime de soi.

Et il y a une bonne nouvelle que je veux te laisser, parce que c'est la peur qui bloque tout le monde : se protéger ne te coupe pas des gens. Quand tu prends de la distance, ça ne t'atteint plus, et les gens peuvent continuer à discuter avec toi, à venir vers toi quand ils ont besoin. C'est ça aussi, l'amitié. Simplement, toi, tu es protégée.

La porosité émotionnelle n'est pas un trait de caractère gravé pour toujours. C'est un mécanisme. Et un mécanisme, ça se comprend, puis ça se retravaille.

Cet article fait partie de notre dossier complet. Pour comprendre pourquoi cette sensibilité t'épuise et comment en faire une force, lis le dossier :

Hypersensible et épuisée. »

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la porosité émotionnelle exactement ?

C'est le fait que l'émotion d'une autre personne entre en toi et y reste, au lieu d'être simplement perçue. Ce n'est ni de l'empathie, qui te laisse à ta place, ni de la contagion émotionnelle, qui est passagère et que tout le monde connaît. La porosité, elle, ne s'arrête pas : quelques heures après, tu portes encore une émotion qui n'était pas la tienne au départ.

Peut-on être empathique sans absorber les émotions des autres ?

Oui, et c'est même tout l'objectif. La différence tient au choix. Quand je décide d'être en connexion avec quelqu'un qui souffre, c'est moi qui décide, et ça ne me submerge pas. Absorber, c'est quand la personne prend possession de toi et que tu la laisses faire, sans même le voir.

Pourquoi j'absorbe surtout les émotions de mes proches ?

Parce que c'est là qu'il n'y a aucune limite. Le piège, ce ne sont jamais les inconnus ni les gens hostiles : ce sont les amis, les collègues, et la famille en particulier. Avec eux, tu écoutes, tu conseilles, tu portes, et tu n'oses pas poser de cadre. Plus le lien est proche, plus la porte est ouverte.

Est-ce que se protéger veut dire s'éloigner des gens ?

Non, et c'est la peur qui empêche la plupart des femmes de commencer. Se fermer en bloc, c'est ce qu'on fait quand on n'a pas les clés. Une fois la distance juste posée, les gens continuent de venir vers toi, de discuter, de te demander quand ils ont besoin. C'est ça, une relation saine. La différence, c'est que toi, tu n'y laisses plus ta peau.

Est-ce qu'on arrête complètement d'absorber un jour ?

Non, et méfie-toi de qui te promet le contraire. On avance, on répare beaucoup, mais on ne se guérit pas à cent pour cent : il reste toujours des résidus, et la blessure d'origine ne disparaît pas. Ça m'arrive encore aujourd'hui, dans mon métier de formatrice. Ce qui change, ce n'est pas que ça n'arrive plus. C'est que je le vois arriver.

Quel est le premier signe que je suis en train d'absorber ?

Le corps parle avant le mental. Une émotion qui monte sans cause personnelle, une humeur qui bascule juste après un contact, un poids qui reste des heures après une conversation. Et un signal plus subtil, celui que je surveille chez moi : le moment où je me remets à me justifier. Quand tu te justifies, tu as déjà commencé à absorber.

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